Les géraniums

Ce matin j’ai regardé les géraniums sur mon balcon, les tiges desséchées par le manque de soin. J’ai regardé les yeux mornes du ciel sur le béton, j’ai calculé la distance de chute d’un corps sur le béton, la probabilité qu’il reste empêtré dans sa chute dans les fils éléctriques du tramway.

J’ai imaginé le courant bruissant du fleuve passant sur les déchets, brassant les neiges et les boues et les cailloux, et j’ai laissé le rayon de soleil secouer le fond de mon oeil.

J’ai regardé tout ce qui n’avait pas été arrosé depuis longtemps, mais le chemin pour tendre le bras vers l’arrosoir est long.

J’ai regardé tout ceci appelé à disparaitre balayé par le temps, tout ceci qui n’est pas si important, et j’ai fermé les yeux.

Ces jeux lugubres encerclent toute volonté de pousser, des tentacules paralysants. Le venin instille sa dose létale à distance, les dominos sont prêts à tomber, un mot un mot peut renverser le fragile équilibre. Mais qui peut parler de la sorte? Pas le géranium. Ecouter ici la chanson de Yoanna Funambule serait approprié. De fil en aiguille le funambule se tortille.

Les couleuvres sevrées se tordent nues sous le soleil. Un ventru personnage mesure la ceinture de chair englobée dans son regard, et ignore l’histoire de la petite fille aux yeux mornes, les cernes. Le jeune loup aux dents longues raye le plancher et Blanquette sa fourrure toute blanche souillée sait, après avoir senti les effluves des prairies aux herbes odorantes que l’hiver vient. Il n’y a rien à perdre, rien. Un couteau, une gorge, 5 minutes. Un bois, des feuilles, le calcul de la trajectoire du sang. Le bois de la Bagasse, le bois d’Avault. Ne pas mettre de noms surtout, mélanger les traces, préparer la mouture et badigeonner généreusement.

Au bout, la mort qui se suspend. De près de loin, ça c’est important.

La main fermée sur la rambarde de fer, j’ai imaginé ce qui se passerait.

Ne pas reculer. Tout se joue en un instant, un seul, une espèce de frémissement dans le coeur. Voilà comment cela se joue, une impulsion si simple, si rapide, et pourtant. Le chemin est long.

L’arrosoir est là. Le géranium attend, le chien regarde de ses beaux yeux sombres.

Le café poussera tout ça dans l’estomac, la rue bruisse, la pluie plisse, la pente glisse.

Il reste que j’ai une plume, une plume bien trempée, une palette bien touffue, et le béton c’est moins bô que la douce senteur des géraniums qui montent.

Les dragons sont réveillés leurs yeux luisent. La voie tracée par le diamant sur le verre, qui tranche, qui contemple le jeu cruel pour danser sur le toit de l’enfer  en regardant les géraniums…

Les rêves sont plus sinueux que le béton, au final.

Les vies de Thérèse : une trahison?

 

Thèrèse Clerc, figure proue du féminisme et fondatrice de la maison de retraite autogérée les Babayagas à Montreuil est morte le 16 février 2016 dernier. Le réalisateur Sébastien Lifshitz vient de recevoir les consécrations du Festival de Cannes pour un film qui retrace les derniers jours de la vie de Thèrèse Clerc. Ce film, bien qu’émouvant laisse un arrière goût difficile de trahison par excès de pudeur.

Je savais que cela serait être dur de voir Thèrèse mourir à petit feu sur un écran, elle qui avait si gaillardement fait sauter des crêpes dans ma cuisine, elle que j’ai rencontrée dans le cadre de la manifestation annuelle des SEL (système d’échanges locaux ou SEL) en 2012 et revue dans le cadre des rencontres de l’Institut Renaudot sur l’habitat participatif à Meyrin, en Suisse. Elle qui était venue chez moi, pour que je l’interviewe, me parler de sa vie d’une voix chaude et rocailleuse.

Thèrese Clerc

Le plus dur passé, les premiers pleurs essuyés, je tire un premier  premier constat. Thérèse, en demandant à ce jeune réalisateur qui l’avait déjà suivie dans le cadre du tournage des Invisibles brise deux tabous: celui de cacher la déchéance qui guette chaque corps âgé comme s’il s’agissait d’un processus de pestiféré-e alors qu’il n’y a rien de plus naturel que de mourir et vieillir, et celui de reléguer ce même processus dans le domaine du privé. En montrant ses derniers instants, c’est le slogan féministe de « le privé est politique » qui me revient en mémoire. Thérèse lève le voile sur son espace privé en mettant en scène sa mort.

La mise en scène est laissé au jeune réalisateur qui, de son propre aveu a beaucoup hésité avant d’accepter la demande, qui évidemment venait de Thérèse!

Que voit-on? Des images et des paroles de Thérèse aux prises avec la difficulté du quotidien, intercalées avec des retrospectives de ce qu’auraient été ses vies passées.

C’est là que l’horreur survient. Certes le film est « émouvant », Thérèse y est magnifique, certes on est confronté au tabou du grand âge, mais le film est une suite de petites trahisons mièvres et bonbons à la rose, une pudibonderie mal placée.

D’abord parce qu’il recadre Thèrèse dans un milieu patriarcal, la famille, auquel elle a si longtemps essayé d’échapper, sans même évoquer le fait qu’elle voulait terminer ses jours aux Babayagas, maison auto-gérée qu’elle a monté de sa persévérance dans une perspective libertaire et féministe mais n’a pas pu rejoindre. Rien, nada.

Evidemment je pose la question au réalisateur après avoir visionné le film, dans la salle du Grutli à Genève. Il me répond « Ne ravivons pas la polémique ». Cela, c’est totalement anti Thérèsien, elle qui n’avait pas peur de monter au créneau (sur ce plan là, elle m’a tout appris: le sens de la formule, la ténacité, apprendre à ne pas avoir peur de l’adversité). Elle a par exemple montré son corps nu de femme âgée dans une perspective sensuelle et érotique dans un reportage « Insoumise à nu » et une série de photos. On mesure la différence de l’angle pris quand c’est une femme reporter qui tourne: elle laisse plus de liberté à Thérèse pour s’exprimer, elle ne cherche pas à aller farfouiller sous les formules militantes. Sébastien Lifschitz lui dit: je voulais montrer la femme ordinaire, dans son quotidien, je me méfie toujours de la politique et de « l’encartage ». Pourquoi enlever l’extraordinaire de la vie de Thèrèse? Pourquoi vouloir focaliser sur ses années de mariage et sa maternité?

Bref, il la recolle à la maison, mourante, et lui enlève ses ailes. Les ailes du désir, si joliment décrites dans les Invisibles se fanent. Ce qu’elle aurait peut-être voulu, une vision radicale de la mort, une éradication du privé et du tabou de la mort, n’est qu’effleuré. Elle aurait voulu être filmée jusqu’au bout et ne l’a pas été: aurait-elle aussi voulu avec insistance autre chose, que nous ne saurons jamais? Clément Graminées parle de rendez-vous manqué  et d’excès de pudeur de la part du réalisateur. Un excès de pudeur  qui selon moi sape la vision radicale de cet icône du féminisme et lui coupe l’herbe sous le pied.

A la fin du film comme au début, nous avons deux hommes sur la scène, un qui a reçu le prestigieux Queer Palm et l’autre qui dirige le festival. Ils prennent la parole et la lâchent difficilement, même quand ils la déclarent d’emblée dédiée aux questions de la salle.

 

Deux hommes donc, parlent sur « Thèrèse », l’un qui dit l’avoir connue pendant mai 68 (elle qui a toujours dit qu’elle avait loupé le train de mai 68) et l’autre qui décrit sa dignité, son courage face à la souffrance, des thèmes quasi religieux et oppressifs quand il s’agit de reléguer les femmes dans le mystère de la création divine.  Je suis bouleversée, et comme personne ne lève la main je reprend le micro, et c’est là qu’on me coupe la parole, m’intimant de revenir discuter à la fin avec les deux hommes dans le cadre d’une discussion privée. A la fin, un jeune homme vient me voir, et s’excuse: « Ils vous ont coupé la parole, et pourtant ce que vous disiez était intéressant. »

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Heureusement pour le film, heureusement pour Thérèse, ses enfants et petits enfants , filles comme garçons, lui rendent justice, et remettent sur le tapis la transition de sa vie de maman bourgeoise catholique vers sa vie de militante féministe, devenue lesbienne par « choix politique », échappant à la famille de ses parents par le mariage, à la famille de son mari  par la fréquentation des pères humanistes de l’église, et goûtant par leur entremise au frais parfum de la rébellion qui restera le sien, jusqu’au bout.

 

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Je suis Marie

Hier c’était l’anniversaire de la mort de Marie Trintignant. Au Père Lachaise j’ai retrouvé des gentes des Chiennes de garde, de Zéro Macho et de « Encore féministes, aussi longtemps qu’il le faudra ». Pour l’instant, ces groupes féministes étaient de l’ordre de la pénombre virtuelle sur Face Book pour moi. Voici, le rideau se lève, le virtuel s’ouvre sur des visages. Avant qu’illes arrivent tou-te-s j’ai pleuré. J’ai erré dans le cimetière du Père Lachaise, hagarde, saisie d’angoisse même devant la tombe de Colette.

IMG_0355Plus haut, les touristes défilent devant la tombe de Marie, placée à coté de celle de Gilbert Bécaud. Le guide explique l’actrice, son enterrement aux cotés du compagnon de sa mère. Rien rien sur la violence conjugale. Rien sur le fait que c’est l’anniversaire de sa mort. Aucun traitement de l’évènement « mort » aucune remise en contexte. Rien. Les tombes autour sont fleuries, celle de Gilbert Becaud attire, celle de Marie est blanche, nue, triste à mourir.
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Ce n’est pas l’acte de Cantat qui me fait mal (même s’il me fait mal), c’est l’oubli de la violence faites aux femmes, l’enterrement profond et la mise en veilleuse rapide dans ce contexte patriarcal de tout ce qui vient des femmes violentées elles-mêmes. les expert-e-s, les pros, les psy font des colloques, les assistant-e-s socia-les-ux montent des associations, mais RIEN ne vient des victimes elles-mêmes, elles n’ont pas de communauté, d’appartenance, de lieux de resources déconstruits et reconstruits selon leurs propres termes.. En Inde on a le gang des saris roses, en Europe on a quoi?
Que se passerait-il si les victimes ne se laissaient pas – n’étaient pas forcées de se faire oublier en tout petit catimini? Si on ne pouvait plus oublier, les hommes réfléchiraient indéfiniment et suspendraient leur geste.
C’est pourquoi je salue François Cluzet, le père d’un des fils de Marie qui avait 10 ans au moment du meurtre (pardon – pour être politiquement correcte il faudrait dire « homicide involontaire » puisque c’est ainsi que le crime fut juridiquement qualifié par les tribunaux de justice). François Cluzet qui souligne la souffrance de l’enfant orphelin, ses possibles dérives et velléités de vengeance, sa fragilité induite par la disparition de ce pillier maternel dans sa vie. François qui dit et fait publier, François si discret ne se tait pas et dit « Non, je ne pardonnerai jamais.» Avant d’enchaîner: «Je ne pardonne pas aux gens qui frappent les femmes, qui les tuent ». http://www.lefigaro.fr/…/03002-20150615ARTFIG00129-francois…
Moi non plus je ne pardonne pas à notre société d’enterrer les violences conjugales, de les minimiser, de les rendre historiquement invisible. Je voudrais soulever la tombe de Marie avec un ras de marée de nos larmes – nous les cartographiées victimes condamnées à la camisole de parole, nous quand on nous dit: tourne la page, ne soit pas angoissée, pense à tes enfants.
François Cluzet, montre par cette prise de position – en pensant par ailleurs à l’enfant – que l’oubli n’est pas possible, il n’est pas possible à moins de le cantonner dans une sphère strictement privée (préfabriquée rhétoriquement pour ségréguer la saine colère subversive des femmes qui devient alors « hystérie » ou « folie » – cf Camille Claudel) d’où lui en tant qu’homme célèbre est légitimé pour parler, mais pas moi en tant que femme mère et victime.
Oui, je voudrais pleurer et pleurer, devant ta tombe c’est mon désespoir qui me submerge, un gouffre au bord duquel le bout des mes doigts de pieds est en équilibre instable. Le problème, ce n’est pas Cantat ou l’homme violent, le problème c’est nous tout autour qui voulons vite vite au nom du « positif » du « tourner la page  » du « pardon religieux » oublier et ne plus parler de ce qui est la fabrique du faible sexe des victimes. Si elles n’étaient pas faibles, elles parleraient, non? Alors il faut les faire taire, les reléguer dans des espaces de traitement psy, de médiations écrabouillantes, de travail en réseau dénigrant, et si tout cela ne marche pas, dans une tombe

Au Père Lachaise, nous étions une poignée. Sur Twitter quelques témoignages poignants ont émergé :

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Nous sommes Marie, aussi.

Poupée gonflable à Fribourg

Découvert hier Heino Keiji au Friart. Performance screamscape. En lieu et place de la marche des salopes, trainé mes basques paumées en direction de la poésie, ce chaudron magique aux relents parfois déplaisants d’où s’extirpent en s’étirant des remugles faisandés. On s’enferme parfois dans les mots, les régurgiter et en examiner le marc de café en fond de tasse, légère amertume sur le bitume élastique, le solaire éclate dans le ciel et rend les choses pesantes. Aperçu au tournant la cathédrale dressée dans le ciel comme un phallus d’épinal, un présage d’une descente dans le bas fond.

cathédrale de Fribourg La piscine vif-bleue enchâssée entre la Sarrine et le vert tondu rasé de près du terrain de foot, qui alterne les bandes de gazons maudits entre des lignes blanches et pures. La piscine mixte où mijotent les sardines poêlées au soleil barbecu-cantesque et le mâle terrain miroir du sexe tout puissant dominant la ville de son erection sacrée au désir sans cesse inassouvi, focus incantatoire qui m’écrase un peu plus sur le pavé collant. Le trottoir s’efface sous mes pas, dans les virages mes pieds vulnérables font pâle figure face aux vrombissement des grosses berlines ventrues, aux vitres noires, aux roues étincelantes.

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Opression. Un souffle qui peine à la sortie de la poitrine. Heino clamant sons androgynes dans un cri primal d’accouchement, s’effondre dans l’OM degenté, les maîtres zen sont si peu zen et rouges d’excitation, le bol tibétain posé sur un coussin. Trungpa et sa folle sagesse sont loin de ces sbires du spirituel bien rangé sur des coussins immaculés. Fatras positif.

Le public est si sage, le public est si bobo artiste déguisé. Tout sur le cri, et pas un cri. L’artiste trône devant nous les cons, nous les cons campent devant l’artiste et j’ai envie de hurler. Le dire du con? Con se le crie. Si MOI je criais là, ce serait du performatif terroriste? Quelle est cette force qui retient mon cri comme un chaton tout doux dans la gorge? Pour crier, dans cette expo, on vous flanque un seau sur la tête, et dans ce seau on entend les cris des autres qui font silence du votre.

Quand même. On écrit. Pris la place d’un poète performeur qui écrivait sur des feuilles blanches, écrit sur ses feuilles. J’ai pris ma place. Ma place si elle n’est pas dans la blanche  marche des salopes où est elle? Où est l’intersectionnailté fondue dans la commune des corps? Le lieu commun du CRI. Steve Jobs a fait une thérapie du cri primal et a pratiqué le ZAZen. Drôle de Zazou déambulant pieds nu frugivore devenu orange et décrochant son premier job chez Attari grâce à son hippie style chicos de la silicone valley. Valley of the dolls. Est-ce l’affairisme artiste des années seillepotentes, les hippies remugles remontés de la potion magique des druides de l’extasie des années onctueusesoctantes?

C’est déjà vu, déjà pris, déjà fait. Has been. Quand même, créer cette frustration est quelquechose.

Jobs est mort d’un cancer. Bouffé par la gangrène du pouvoir. Il a croqué Wozniak qui voulait donner la pomme au monde. Je la vois tous les jours briller en vif argent avec la marque des crocs.

Quand même on écrit. Je m’écrie sur des mots qui ne sont pas les miens. Je hurle un poème du Boomerang dans un haut parleur de tissu. Un poème qui vocifère et glane de ci de là des viscères nues se tordant sous le feu du soleil. Je ne crois pas si bien dire ce qui d’autre me tombe dessus avec le soleil et l’ordre la norme patriarcale.

Heino accouche. L’OM veut accoucher depuis longtemps. Il veut annihiler la différence se fondre dans la masse, devenir Autre, penser à la place de l’autre, mais si je mets à la place des autres où se mettront illEs? Preciado a-t-elle toujours sa moustache? That is the question. Les poils sous mes aisselles sont venus par lisser agir, la moustache de Preciado par la puissance créatrice de la distorsion de la réalité et l’ingestion de mâles hormones. Comme Jobs, elle pense que vouloir une chose avec force est dans le domaine du champ de distorsion de la réalité.

Quand même. Il y a des choses à prendre. Gossip as direct action. Vélos imaginaires déroulés à l’infini. Remugles des égouts lancés à la volée comme des boomerangs.

Mes pieds ont suivi le bord de la route, à gauche la Sarine, à droite les caisses rutilantes. Quatre gars baraques sortent d’une merce noire avec une poupée gonflable, gonflés à blocs. Ils sont grands, ils parlent fort, ils sont musclés, ils sont parfumés d’un truc sentant le gazon lagerfeld cuir clouté. J’avais un ami albanais qui est parti pour ne pas m’écraser. C’est moi qui suis partie? Un des gars approche son sexe du pubis en plastique en riant, et lèche le téton chaud rose proéminent du sein plastic. Me lance un regard, de biais. Lourd. Direct. Plexus foudroyé.  Cette passion pour les seins de la silicone chirurgie, durs en plastique n’a pas de bornes. Mes pieds suivent la courbure de la route épousant la ligne de la Sarrine, pas d’échappatoire entre la falaise, la route et la rivière chantante. Un canard, passe rasant le fil de l’eau. Prend garde au canard, mon canard. J’écarte mes jambes à la hauteur de la poupée, je campe dans mes talons, je descend mon souffle dans le ventre et je plante mon regard aiguisé dans les yeux du gars qui tient la poupée-qui-dit-rien.  il ricane, la serre contre son bas ventre en me regardant, hilare. Ils sont des anges dressés de désir, ils sont des anges noirs sous le soleil, des anges de cuir souple arraché aux carcasses sanguinolentes, ils sont les piques du destin qui retourne la barbaque sur les charbons pour la rendre propre à la consommation. La chair crue attire les crocs. Ils sont le plastique désinfecté des excisions. Ils sont l’inquisition qui tue le désir utérin, ils tiennent la poupée par la main.

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Mais quand même. J’ai une force immense dans mes pieds, mes palourdes de mammouthe, je m’arrête et je pense si tu me casses la gueule tu finiras tes jours sur twitter. Sous la cathédrale dardant ses piques dentelées qui déchirent le ciel, écrasée sous le soleil, je regarde les gars qui vont emmener la poupée plastoc pour la sauter dans l’espace mixte de la piscine azur où les jeunes sardines se terrent en banc volatiles enfermées dans les filets des bacs restreints de la norme. Un jeune sort de la merce, le regard gêné. On sait que je pourrais être sa mère. On le sait tous les deux, stabat mater, il faudrait que je souffre et je pleure et le respect sacré giclerait sur les larmes de sel pour me purifier et me certifier que je serais en sécurité.

Mais quand même. Je suis un chêne centenaire accueillant les ronds des elfes, je suis l’eau de la Sarrine qui coule irrépressible à deux pas, faisant sauter les sardines sur les cailloux glacés comme un jeu de ping pong. Mon cri jailli du silence  s’enferme aussitôt dans les mots. Le cri de l’expo suinte, un goutte à goutte tranquille, à peine une respiration.

Quand même, cette frustration d’être spectatrice aura eu du bon.  J’en peux plus, qu’ils assument, qu’ils me cassent la gueule, ou qu’ils rangent cette poupée-qui-dit-rien. Le jeune prend la poupée et la jette dans la voiture, soupir, et d’un geste du doigt la merce émet le couinement du chien déçu, fait clignoter ses pupilles oranges. Je dis merci en albanais. Falerminderit. Il sursaute, se retourne, me sourit, triste. Il hausse les épaules, un de ses potes lui tape l’épaule. On rit plus. C’est la débandade. La poupée fond sur le cuir noir de la voiture, les ongles roses et le bleu vif une spirale esquissée sur la peau rose bébé. Un monceau de chewing gum collant, le bouchon transparent bouclant l’air résiste plus longtemps. Consommable jetable. Comment le souffle sort de sa poitrine fondante? This is not a love song. Ce n’est pas non plus la non déclaration d’amour.

Une partie de cette histoire est fausse, une partie est vraie, une partie est ma distorsion utopique. Une partie critique le cri sans vouloir. Je suis noire, je suis la noire, je ne peux pas ne pas voir le noir partout, le noir du voile invisible, la burkha de chair. Je pousse mes pas sur un trottoir sécuritaire qui disparait sous la loupe. Alice rentre au pays, le chaudron magique entre en ébullition. Je suis un tube sur patte rempli de liquides digestifs en surchauffe. Je ne sais plus crier mais j’apprends. Je ne sais plus obéir mais je n’ose pas désobéir. Ma réalité m’a accouché comme une petite crotte gluante sur le macadam, un golem façonné par les mots le souffle le cri. Une poupée désarticulée. Mais quand même.

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A la recherche des voleuses du temps de travail

Au petit matin, la ville silencieuse regardait les murs de la cathédrale se teinter doucement de lumière et le jet d’eau lancer ses rasades matinales aux mouettes facétieuses.

Le poète venait de perdre sa muse, le tyran son épouse dévouée, et les enfants encore endormis se retrouvèrent sans mères. Mais ils ne le savaient pas, du moins encore pas. Elles étaient parties, pour la plupart, envolées, disparues. Sans traces.

Au petit matin, encore chauds d’une nuit d’amour ou de violence, les hommes se réveillèrent démunis, et ni la colère, ni la tristesse, ni le chaos qui s’ensuivit ne devait ramener les voleuses.

Eric Lemonarc se réveilla aux voix geignardes de deux enfants appelant leur mère dans un simulacre de disque rayé qui lui fit comprendre par la longueur interminable du processus, qu’elle n’était pas à portée de main.

Au pied de son lit désormais de célibataire, à gros hoquets et force larmes, son fils sanglotait. Sa fille lui hurlait de se taire, et Eric assis au milieu de son lit, aurait soudain vendu son âme à sa femme pour les faire taire.

Mamaaaannnnnn….., hurlait Antoine
Ta gueule !!!!!!!!!!!!! criait Anna.
LA FERME !!!!!!!!!, gueula Eric

Une courte déambulation, quoique répétée par trois fois afin de se confronter à l’évidence permit à Eric de constater : « Femme absente des lieux communs ».
Eric laissa un instant à peine l’étonnement affleurer aux brumes de son esprit endormi, mais d’un naturel affable et proactif, mu de plus par l’urgence de se trouver au bureau à 8 heures précises, il décida de prendre les choses en main.
Il sortit les bols pour les Cornflakes – ses enfants mangeaient habituellement des tartines de confiture mais un peu de changement ma foi c’est pas si mal – ne trouva pas les Cornflakes, rangea les bols, entrepris de faire chauffer du lait, chercha partout le cacao en poudre, jura en refermant la porte du placard sur son petit doigt, trouva le sucre en poudre, le jeta sur la table où le paquet s’ouvrit et se répandit, et décida d’une part aller déjeuner au Macdo de la gare, et d’autre part de différer son arrivée au bureau.

Ils étaient sur le point de sortir quand il reçut deux appels simultanément sur son portable. L’un venait de son ami Silvio, qui lui demandait s’il pouvait emmener ses trois enfants à l’école, l’autre de son chef Dominique, qui le prévenait qu’il arriverait en retard.
A l’école, Eric se retrouva face à un attroupement de pères mal rasés, la chemise en bataille, des tâches de Nutella sur des plis de pantalons douteux, devant des portes de classes closes, sauf celle de Monsieur Eierkopf, Directeur de cet Etablissement, toujours ponctuel.

– Je vous dis qu’il faut ramener vos enfants, on ne peut pas les garder aujourd’hui ! Le directeur, un homme pourtant habituellement souriant et organisé, semblait perdu.

– Bon, je vous laisse, je dois aller travailler », dit calmement et très directement un Monsieur au portable vissé sur l’oreille, les jambes légèrement écartées selon le langage non verbal qui lui permettait habituellement de convaincre des interlocuteurs. Il lâcha la main d’un petit gars aux fins cheveux ébouriffés, et le poussa en avant. « J’ai une urgence. Vous règlerez cela ce soir avec mon épouse. »

– Eh !Revenez ici tout de suite, nous n’allons rien régler ! Le directeur lui saisit le bras.

– Lâchez-moi ! Sale fonctionnaire ! Vacances payées, un salaire de ministre, démerdez vous ! G-E-S-T-I-O-N des impondérables, adaptation vous connaissez ?

– Je vous en foutrai, des pondérations moi, j’ai 10 enseignantes absentes, c’est un cas de force majeur !

Eric magnanime et toujours aussi proactif, s’en retourna avec 5 enfants vers sa voiture. Au bureau, ses collègues masculins avaient fait de même, ou alors avaient pris congé. Les enfants furent installés sur les tables de réunion, avec moult coloriages, chips et coca.

De travailler, point ne fut question en cette mémorable journée.

Au bout d’une semaine, des cadres qualifiés en gestion des affaires allèrent enseigner l’ABC à prix d’or.

Des chômeurs de longue durée trouvèrent des emplois comme éducateurs d’enfants (anciennement « nounou », terme jugé bêtifiant par les nouveaux employés) ou concierges de foyers (nouvelle appellation pour « femmes de ménage »).
Il y eu des reconversions professionnelles, des hausses de salaire historiques dans les professions de l’enseignement et de l’économie domestique, et des crédits pour les ouvertures de crèche furent votés en urgence de façon massive.

La seule chose qui ne put trouver de régulation, l’activité sexuelle, fut calmée à l’aide de la prostitution masculine. Des trans honnis et dénigrés furent soudain très sollicités, et de beaux jeunes hommes aux yeux langoureux devinrent des hétaïres renommées. André Gide et ses nourritures refirent surface sur les tables de chevet, parfois agrémenté du « dans ma chambre  » de Dustan.
Eric, quant à lui, se retrouva avec un jeune homme de 22 ans, tout disposé à faire le ménage, s’occuper des enfants, faire à manger, voire plus si affinités. A la fin du mois, le jeune homme lui présenta sa note de frais en détaillant les postes, comme Eric le lui avait demandé, rompant définitivement le charme du « plus si affinités » :

Facture du mois de mai (où les fleurs volent au vent) :

ménage : 2 heures par jour, 5 fois par semaine : 10 heures
garde d’enfant : de 7 heures à 8 heures, 11h30 à 13h30 et de 16h à 20h30 les jours de semaine, de 7h à 20h30 le mercredi : 35 heures
préparation des repas : ½ heure par repas, soit 7h30 hebdomadaire
rangement après repas et vaisselle : ½ heure en moyenne par repas, soit 7h30
courses : 3 heures en moyenne par semaine, temps de trajet inclus
rendez vous divers (médecin, psy, aides sociales, banques et administrations diverses, règlements de litiges fiscaux, gestions des cadeaux d’anniversaires et cartes de Noël) : 3 heures par semaine, pendant les heures d’écoles
lessive et repassage : 4 heures
horaires d’école : 24 heures
compensation affective et soutien sexuel effectué en dehors des heures régulières de travail (à raison de 3h chaque soir et ½ h avant le lever) : 17h50
NB : pouvez-vous vous rappeler désormais que mon prénom est Georges, ma date d’anniversaire le 2 mai et que vous devez vous assurer le remplacement de mes services lorsque je serai en incapacité de travail. Veuillez vous rappeler aussi qu’en Suisse, pays qui a accordé le droit de vote aux travailleuses domestiques en 1971, les employés ont droit à 5 semaines de congés payés par année. Ces éléments sont à inclure dans mon contrat de travail, sans quoi vous recevrez immédiatement ma démission, sans préavis bien sûr. Je vous ai d’ailleurs concocté une mouture que je vous prierai de signer instamment. Comme j’ai du recourir à un conseiller juridique pour établir ce contrat, je vous compte en sus une heure pour la rédaction, et deux heures de recours à mon consultant juridique (les temps de bouleversements tels que nous vivons demandent une réflexion contractuelle élargie)

La facture détaillait grosso modo un total de 70 heures effectives de travail, le soutien affectif à part. Au taux horaire de 24 CHF, le prix que payait d’ordinaire Eric sa femme de ménage, cela équivalait à un salaire brut de 6 720 CHF par mois (sans compter le soutien affectif, qui fut facturé à part, et que nous ne communiquerons pas ici, par respect pour les protagonistes, mais surtout parce que n’ayant pas eu personnellement affaire aux réseaux de péripatéticiens, nous ne connaissons pas leurs tarifs). Le taux horaire, non négociable, venait d’être imposé par la toute nouvelle branche du syndicat des professions domestiques, qui venait aussi de décréter que les heures dues l’étaient dues au titre des tâches effectuées, et tant pis si effectivement des personnes exploitées auparavant s’étaient montrées particulièrement habiles et multitâches dans l’overlapping (terme économique désignant les tâches pouvant être effectuées simultanément, comme repasser en supervisant les devoirs des enfants tout en gardant un œil sur la cuisson du rôti dans le four). Cela devait certainement, au vu d’une théorie économique du dernier cru, être du au fait que les personnes non rémunérées avait tendance à maximiser leur rendement pour disposer de plus de temps libre. Cela expliquait aussi certainement que l’employé d’Eric, s’évertuait à effectuer toutes les tâches possibles en présence des enfants, ne se montrant pas spécialement doué pour jouer avec eux, puisqu’il avait pris un second emploi pendant les 24 heures d’écoles effectives des enfants. Eric avait été assez naïf pour ne pas inclure une clause d’exclusivité dans son contrat de travail, et avait aussi largement sous-évalué les horaires effectifs de travail nécessaires, se référant à ce qu’il avait bien pu comprendre du travail de sa femme.

Eric rejoignit une branche du syndicat patronal, pour demander que son employé (qui accumulait des fautes professionnelles du au stress et au manque de formation) suive des cours de psychologie éducative, de logistique ménagère et surtout de gestion optimale du temps. Cette branche patronale réussit à négocier habilement, et à la fin de l’année, au non de l’interdépendance de certaines tâches, le salaire horaire fut abaissé à 20 chf bruts de l’heure.

Après de savants calculs, Eric, libéral à ses heures perdues, entreprit une conversion aux idées des écolos tendance ROC spectaculaire, qui comprenait un programme de réduction du temps de travail et des dépenses énergétiques : éduquer ses enfants à laver leurs habits pendant qu’ils prenaient leur bain, à étendre le linge sans plis pour éviter le fer à repasser, à manger cru pour éviter le travail de la préparation des aliments (et pour des raisons de santé évitant le recours à des médecins au lobby très efficace), coacher efficacement ses enfants pour qu’ils fassent chacun le ménage dans une pièce de l’appartement, avec des chiffons en microfibres et des balais serpillières M-Budget.

Il prit lui-même un temps partiel après qu’Antoine, en dépression suite au départ de sa mère, se fut échappé trois fois de l’école pour partir la retrouver, et qu’Anna, après de fortes baisse de ses notes en maths mettant en danger son passage au cycle, eu mis trois fois le feu à la cuisine en tentant de faire cuire des spaghettis dans l’huile de la friteuse, suite au régime éprouvant qui lui avait été crûment imposé. Le salaire demandé par son employé de maison dépassait désormais largement ses capacités financières.

Et l’amour dans tout cela ? Eric ne pouvait user de cet argument pour accroître gratuitement le soutien affectif de son employé, qui de son coté, ne souhaitait plus étendre ses compétences professionnelles à la satisfaction des besoins désormais très pressants d’Eric, qui s’exprimaient aussi bien inopinément au beau milieu de la nuit, que régulièrement à 7h du mat et 22h30 le soir, durait deux minutes et se terminaient dans un grognement d’insatisfaction et par des ronflements qui l’empêchaient de se rendormir.

Eric se retrouva au chômage au bout d’un an, son entreprise de construction ayant fait faillite. Le départ de la moitié de la population du canton microscopique avait en effet provoqué la fin de la pénurie de logement à Genève, et moult mouvements de population avaient suivi.

Eric aurait pu trouver un emploi dans une entreprise de déménagements, ou comme prestataire de sexe tarifé, mais il décida de plier bagages, de confier ses enfants à son père septuagénaire, auquel il reprocha lourdement de l’avoir si mal éduqué dans la compréhension de la psychologie féminine.

Avec son ami Silvio et son ex-chef Dominique, il partit à la recherche des voleuses de temps.
Car en fin de compte, tous trois comptaient bien essayer une dernière fois de servir en hors d’œuvre l’argument de l’amour à leurs épouses, qui devaient certainement en manquer autant qu’eux désormais.

Forts de ce dernier et émouvant argument et munis d’une liste de milliers de personnes de sexe féminin, ils furent mandatés pour sillonner le globe, et ramener, en recourant à l’amour et plus si non affinité les voleuses parties avec leur temps de travail.

Le Masque

Au début, je le prenais pour sortir. Juste pour sortir. Chez moi c’était un cocon tendre, un peu flasque, que je suspendais au porte manteau. Une matière gélatineuse, qui épouserai les contours des mes orbites, de mon nez, s’accrochant comme par un aimant aux aspects saillants de mon visage.

Parce que dehors, il ne faut pas montrer ses émotions. On sait qu’elles existent, qu’elles s’allument et vrombissent comme des essaims d’abeilles dans notre esprit, mais l’esprit du temps lui, est au ton mesuré, au léger sourire accroché à un pas méditatif, oui la pleine conscience souriante voilà ce qui marche, dehors. Pour avoir un job, pour se marier, pour avoir des relations amicales et séduire dans les clubs de sport ou en politique, on se doit d’être diplomate, d’avoir le sens de la mesure en toute choses, et moi, je n’ai jamais su. Voulu ça oui, j’aurais voulu me fondre dans la masse, que l’on m’accepte et me dorlote, mais tout mon être vibre d’une colère qui ne peut être désormais contenue que par mon avatar.

Un jour sur Instagram, j’ai vu la photo d’une fille trop cool. Les cheveux blonds, le regard bleu jade levé vers le ciel, et une couronne de fleur qui ceignait sa tête, comme une ange-déesse tombée du ciel. Elle se promenait les seins nus, avec des slogans peints en noir sur sa blanche peau veloutée de jeune fille. Parfois, on la voyait avec une tronçonneuse qui débite des rondins de croix orthodoxes. Dans toutes ces apparitions, elle a l’air de rester calme, de maîtriser ses affects et de ne donner sens qu’à ses actes. Tout comme le pantouflard devant l’écran éructant ses fantasmes, l’œil vide, calme et résolu, le masque facial donne le change, envoie la pantomine d’un être appliqué et concentré sur sa besogne.

J’ai pensé voilà ce qu’il me faut pour réussir, dehors. Une semaine plus tard, j’ai reçu mon avatar par la poste. J’ai ouvert le paquet, bien ficelé de liens blancs qu’il m’a fallu couper au cutter. Pour finir, un boitier blanc et très lisse frappé d’un fruit stylisé en argent entourait un truc flasque et mou. Cela n’avait ni forme, ni goût, ni couleur. C’était une masse invisible quelque peu gélatineuse, qui adoptait instantanément la couleur de la surface sur laquelle elle était posée.

Le mode d’emploi comportait quelques explications lacunaires autour du logo. Le tout dispensé sur un papier glabre et glacé d’une blancheur éblouissante. Il fallait porter ce masque à l’extérieur uniquement et ne jamais, jamais le prêter sous peine d’en abîmer le mécanisme d’adaptation extrêmement sensible aux ondes neurologiques. « Vous venez de recevoir votre avatar. Désormais cet objet, qui tient lieu de poche à votre visage pourra vous permettre de contrôler votre masque émotif, vous rendant invulnérable. Vous serez désormais toujours Zen et efficace pour votre entourage. Posez simplement votre avatar sur votre visage, il est conçu pour se connecter tout seul en s’infiltrant progressivement par les orifices de votre visage jusqu’aux connections intimes de votre cerveau. La substance gélatineuse va progressivement constituer une mémoire de votre configuration neurologique et cognitive, et transmettre ces informations en surfaces pour limiter les apparitions trop visibles lors de vos pics émotifs. Dans un deuxième temps, une fois cette première phase d’adaptation réalisée, la substance enverra des micro fils tisser leur toile dans tous les canaux de votre corps, à commencer par les intestin, puis les réseaux sanguins et lymphatiques. Quand cette phase sera terminée, vous serez véritablement en harmonie interconnectée avec votre avatar. Vos interlocutrices et interlocuteurs auront donc en permanence devant eux l’image d’une personnalité équilibrée, maîtrisant ses émotions et ses interactions sociales, ce qui vous permettra de mener vos études, vos missions et vos travaux avec une chance de réussite inespérée. »

« 80% de nos communications sont du domaine non verbal, et il existe des personnes qui ne savent comment se conduire pour être en adéquation avec leurs objectifs de vie. L’avatar leur permet de pallier à cet inconvénient, en assouplissant les traits du visage et en annulant les marques émotives intempestives qui apparaitraient sur le visage dès l’envoi des informations depuis le cerveau. La seule partie pénible du processus est vécue pendant le rituel d’accommodation, des sensations d’étouffements, de difficultés à respirer, des maux d’estomac pouvant surgir dans seulement 95% des cas, de manière très transitoire. De rares cas d’allergies ont également été signalés. L’avatar se détache de lui même automatiquement lorsqu’il détecte un danger de cet ordre et tombe au sol. »

Il y avait un petit rituel dit « d’accommodation ». Cela consistait à s’isoler dans une pièce absolument sombre, sans bruit, sans personne à proximité, et dans le plus grand secret, poser l’avatar sur la peau de son visage, et étaler délicatement du bout des doigts par petite touches la matière fraîche jusqu’au cou.

Je l’ai fait, et j’ai attendu les effets. Rien, rien ne s’est passé. J’ai été la proie d’une colère très intense, j’ai bondi et j’ai couru vers le miroir de la salle de bain. Là, un visage parfaitement calme, serein me regardait, avec une certaine ironie dédaigneuse pour ce qui se passait dans mon cœur, qui battait le chamboulement de la rébellion.

J’ai failli m’évanouir. J’ai pensé que je n’étais plus moi. Lentement mon cœur s’est calmé, j’ai pris mes affaires et j’ai poussé la porte pour aller voir dehors.

C’était magnifique. Les gens me regardaient au fond des yeux, ils écoutaient ce que je disais. En réunion mes projets passaient, il me suffisait de regarde et de lancer mes regards absolument P-E-N-E-T-R-A-N-T-S pour convaincre mon auditoire. J’ai eu promotion sur promotion rapidement et j’ai grimpé un à un les échelons du pouvoir.

Le soir, je rentrais, je posais mon avatar, et je pouvais être moi même. Sans effort, tout simplement, le dehors et le dedans s’emboîtaient sans efforts apparents, finie cette interminable lutte entre mes valeurs et ma conduite. Chez moi je pouvais rire, hurler pleurer et dire ce que j’avais sur le cœur, et dehors je portais mon bouclier émotif en jouissant de la conquête du pouvoir.

Jusqu’à ce jour fatidique. De retour chez moi, j’ai posé mon avatar dans mon coffre-fort. L’idée de le perdre m’obsède de plus en plus, je dois constamment vérifier sa présence, lorsqu’il n’est pas sur moi.

On ne m’attendait pas. Ma meilleure moitié était devant une série télévisée, avec un T-shirt marron sur lequel était écrit en jaune « la vida del sofa ». Les enfants ne me voyaient pas. Illes jouaient ensemble, très concentré-e-s, en s’invectivant d’attaques pokémon.

J’ai lancé « Bonjour », mais le son est tombé dans le silence de la réponse. J’étais comme invisible. Une grande fatigue est tombée sur moi soudain, à l’idée de me rendre dans la cuisine. Depuis dix ans, deux repas par jours, mettre la table et débarrasser, pendant que la maisonnée s’amuse. Deux fois deux heures par jour, pendant dix ans. Parfois on « m’aide ». C’est gentil de m’aider, en général on ne suit pas mes consignes, comme si ces dix ans de compétences accumulées ne valaient rien. D’ailleurs ma meilleure moitié est d’avis que la plupart du temps, je me complique la vie avec pas grand chose. Dix ans de demandes réitérées, d’appels au secours, de larmes, de crises. Soudain il m’apparaît impossible de contenir une rage furieuse qui remonte le long de mes bras, court dans mes jambes, bécote de chair de poule ma peau. J’entre dans la cuisine, j’ouvre avec fracas un placard. Personne n’a vu, personne ne me regarde, le sens de ce personne explose dans mon coeur. Qui sont ces gens qui vivent avec moi? Est-ce vraiment chez moi ici? J’ai comme l’impression d’avoir déjà vu ça il y a longtemps.

Je vois une pile d’assiette et j’entonne la chanson de Pierre Perret « Savez-vous casser la vaisselle ». Ma meilleure moitié me rejoint et me dit « Tu sais comment ça c’est terminée la dernière fois où tu as fait cela. ». Une ambulance, l’hôpital, la camisole chimique. Je sais bien oui qu’après ce jour là j’ai aussi décidé de ressembler à cette jeune femme blonde, couronnée de fleurs, maniant la tronçonneuse avec un calme « Gougesque » et un sex appeal non moins affriolant.

Je ne veux pas ça. Je ne suis pas comme ça. La rage fait blêmir et trembler mes joues. Ma meilleure moitié sort de la cuisine, une bière dégoupillée à la main.

Je ne comprends pas ce qui se passe. Je croyais qu’ici c’était chez moi, que je pouvais être moi, et je ne le suis pas.

J’ai deux solutions. L’avatar, ou l’avatar pour sortir de cette impasse. Un divorce, une séparation me précipiterai dans la précarité. Sans compter que les repas, il faudrait toujours les préparer, dans une cuisine moins bien équipée, avec moins d’argent.

Tout d’un coup le dehors m’apparaît comme un lieu libératoire. Si je pouvais ne plus sortir de dehors, là où je peux me promener avec mon avatar en toutes circonstances… Il me protège désormais. Il aplanit pour moi les obstacles.

Je peux le porter dedans, aussi, mais c’est contre indiqué. L’avatar n’est pas capable de résister à la charge décuplée des impulsions du dedans, et il lui faut un temps de récupération pour reconstituer ses circuits biologiques. En plus, une fois que l’avatar a creusé ses tunnels dans la chair de notre écosystème pour y tisser sa toile, on ne peut plus rester plus de 12 heures sans le porter. Sinon on a l’impression que des milliers de chenilles tracent leurs chemins à coup de fines dents acérées, des asticots vrillés et frénétiques qui se tortillent dans les intestins, le cerveau enflammé et douloureux… Non, ce truc, une fois que vous y avez gouté, vous ne pouvez plus vous arrêter.

Deux semaines plus tard, j’avais réglé le problème. Quand la porte a sonné, un mercredi matin, et s’est ouvert sur le visage brillant d’espoir d’une jeune personne roumaine j’ai ressenti un soulagement intense. Elle a été un peu effrayée par le paquet gélatineux que je lui ai tendu, c’est vrai qu’il ressemblait à un tas de viscères, ou de couleuvres se tordant nues au soleil. Vous verrez, lui ai-je dit, on s’y fait si bien et si vite. Il y a un rituel d’accommodation un peu difficile, mais ensuite c’est comme une seconde peau, que vous pouvez porter en permanence. Je lui ai tendu l’avatar que j’avais reçu le matin même, en prenant soin d’enlever le mode d’emploi. Elle est entrée dans la pièce sombre, effrayée. Elle en est sortie heureuse et efficace.